© Zé Maria Branco
The Inner Life of Martin Frost
Résurgence d'un film
2007 - x - x'

Le film traite de la création, du métier d'écrivain et de l'utilité des miroirs… Sur ces quelques pistes qui pourraient s'avérer casse-gueule, Paul Auster réussit à doser l'effort et à maintenir la barre, avec une économie de moyens, ce qui est une qualité. Visite guidée…

Dans son Livre des Illusions (voir colonne de droite), Paul Auster évoquait quelques années avant la sortie de ce film la carrière d'un cinéaste disparu de la scène, Hector Mann ; le narrateur, David Zimmer, y expliquait comment il avait pu répondre à l'invitation de la femme du réalisateur. Tardivement, car celui-ci devait mourir pendant le séjour, et, suivant ses dernières volontés, tous ses films devaient alors être brûlés. David avait pu tout de même visionner et prendre quelques notes d'un seul de ses films, film titré… La Vie intérieure de Martin Frost. Défi donc que de partir de ces quelques pages, notes plutôt que synopsis, pour réaliser un long-métrage. Paul Auster s'en sort plutôt bien.
Une Claire bien mystérieuse… Une maison isolée de la campagne américaine, vide. Martin Frost, écrivain newyorkais, boucle un quatrième livre. Il explique qu'il lui faut toujours « quelques semaines pour s'en remettre ». Ce sera deux semaines sans réel programme, à se ressourcer dans la maison de ses amis (nommés… Restau, l'anagramme est évidente). Au matin, la lumière et le chant des oiseaux éveillent notre héros, à moins que ce soit le frôlement du bras de la jeune inconnue qui partage son lit. Surprise ! « Who are you? » Qui est Claire, cette soi-disante nièce, tombée du ciel, qui hésite à donner son nom, puis prononce doucement : Martin. Martin ? Un prénom pour un nom : dès les premiers dialogues, assonances et homonymies sont au programme : « Claire is clear! », remarque Martin, puis « Miss Martin approves Martin [Frost] », et j'en passe. Claire… Martin passe un tee-shirt marqué Berkeley. L'université ou le philosophe du même nom sauf que « ça-ne-se-prononce-pas-pareil », philosophe qu'elle lit pour préparer une thèse, peut-être ? Claire a une réponse inventive : « les deux » ou peut-être… et elle enlève le tee-shirt. Claire ne sera donc pas une muse éthérée ! Si elle garde du mystère et de l'esprit, elle se donne très vite à Martin… Fondu au noir.
Auster, écrivain, cinéaste ou peintre ? Paul Auster, écrivain, filme par couches. Il serait peintre (mais Claire a eu des ennuis précédemment avec un peintre…) que ce seraient des glacis ; en couches fines, à la limite de la transparence, il renforce patiemment l'atmosphère d'isolement de cette villégiature, et les liens tissés doucement entre l'écrivain et Claire. Economie aussi de la bande-son : silence, oiseaux, soupirs, insectes la musique des cordes… WRRIP WRRRIP……… WRRRIIII¨P WRRRRIIIP!
Après qu'un téléphone portable a retenti, rompant le charme des premiers jours insouciants, Martin Frost comprend en conversant avec les Restau, que Claire n'est qu'une nièce inventée. Doit-on croire alors aux esprits, ou n'est-ce qu'une figure de style, comme pourraient nous le laisser penser les machines à écrire volantes (véridique) qui navigueront sur l'écran à plusieurs reprises ? Pour Auster, homme de plume, on devine la mise en scène jubilatoire. Elle passe aussi - bon point - par des ruptures de rythme ou de style, par des plans presque abstraits, comme une ligne sur une feuille blanche : « Chaque récit à sa forme… et chaque forme est différente ». On est moins séduit par les noir et blanc et les ralentis, plus convenus.

L'écrivain, le plombier et les muses…


Bonnes surprises aussi à la distribution des rôles et à la direction d'acteurs :
- Martin Frost, first of all, parfait en écrivain fatigué. Si nous nous remémorons les confidences de quelques écrivains « entre deux romans », on ne peut qu'applaudir au portrait qui nous est donné : on est en plein dedans !
- en Claire Martin, Irène Jacob incarne, avec l'ambiguïté qui convient, tout aussi bien la femme désirable et aimée -la première, dixit Martin Frost, à « compter plus que lui-même » que la convaincante inspiratrice envoyée par eux ;
- ne ratez pas non plus le numéro du chauffagiste, Fortunato (pourquoi pas Prospero !), plombier qui verse tout de suite dans la sympathie pour un confrère : particulièrement prolifique, il écrit lui aussi des romans, des nouvelles… Et il ne dédaigne pas non plus changer de costume pour une petite partie de tournevissette (à découvrir absolument !) ;
- enfin, quel dommage, ces cheveux qui cachent le visage de la jeune muse ratée incarnée par la propre fille de Sophie Auster…

Au secours, Wim Wenders : les anges-gardiens reviennent !…

Le film s'infléchit dans la deuxième partie. Comme on le sait, l'écrivain est le plus puissant ou le plus vulnérable des hommes, suivant son inspiration. Martin, terriblement mortel, tente de rejoindre sa muse, Orphée s'invite en consultant, et l'affiche du film prend alors tout son sens. Je vous laisse apprécier la suite…
[Alain… Martin, 30/10/07]
Merci à Olivier Depecker (Alma Films), Matilde Incerti (relations presse) et Juan Manuel Torres pour Gemini Films.
© Bob Kubiak (thanks!)
Présentation du film à New York, 21 mars 2007 : Irène Jacob était ainsi aux côtés de Paul Auster au Festival de San Sebastian en septembre 2007. A New York (21 mars - 24 mars 2007), elle avait déjà présenté le film et répondu aux questions des spectateurs avec Paul et Sophie Auster (photo ci-dessus) en ouverture du 36th New Directors/New Films. (3 projections du 21 au 24 mars 2007).
Le Livre des Illusions est paru en France chez Actes Sud.
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The Inner Life of Martin Frost / La vie intérieure de Martin Frost

(2007)
Réalisation, scénario: Paul Auster - Directeur photo: Christophe Beaucarne - Musique: Laurent Petitgand - Montage : Tim Squyres
Irène Jacob est Claire Martin - Avec aussi : David Thewlis, Michael Imperioli, Griffin Dunne, Sophie Auster…

Producteurs: Paulo Branco, Paul Auster, … Production: Clap Filmes, Alma Films, Tornasol Films Distributeurs: Gémini Films
"New York Film Festival, New Directors / New Films - Opening Film" "Festival du film de San Sebastian, sélection officielle - Hors compétition Tournage (en anglais) prévu tout d'abord en octobre 2005 (USA), reporté en mai 2006 (Portugal). Sortie nationale France le 14/11/2007.
DR
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Scénario (fin 2007), édités tous deux chez Actes Sud (DR).

Le Livre des illusions

C'est toujours un défi excitant -autant pour l'auteur que pour le lecteur- que de retrouver, libérée de sa gangue, l'œuvre dans l'œuvre, la pièce dans le théâtre, ou, comme ici, le film dans le livre. David Zimmer se désespérait de ne jamais revoir le film incinéré avec tous ses semblables dans un baril, nous le pouvons maintenant. La Vie intérieure de Martin Frost resurgit donc. Une vingtaine de pages étaient consacrées à la description du film, et le film d'Auster reprend mot pour mot les dialogues et même certaines idées de plans, certaines ambiances. Ainsi, vous entendrez bien la voix du narrateur commencer par « La maison était vide… ». Quelques changements à la marge (Claire a les cheveux moins longs, Martin a écrit deux livres de plus dans l'intervalle…) mais tout y est. L'histoire de Martin et Claire se poursuit plus loin que dans le film inventé du roman, qui ne durait que quarante minutes. Qu'est-ce qui fait la qualité des romans d'Auster et notamment de ce Livre des Illusions d'où l'idée du film est tirée ? Cette atmosphère particulière tient peut-être tout simplement à la manière dont la réalité côtoie la fiction avec le plus grand naturel. Devant Martin, Claire est terriblement présente, charnelle, mais on comprend ensuite qu'elle est un esprit, voire une simple idée. Peut-être…
Dans Le Livre des Illusions, certains détails de la vie imaginée et parfois picaresque de Martin Frost sont décrits avec un réalisme qui ferait jurer que cela a vraiment existé : la manière dont il change de lieu, les descriptions des personnes et des lieux… La vie nous réserve plus de surprises et de malheurs que bien des romans, on le sait très bien, et pourtant on entre et on ne lâche pas l'ouvrage si facilement. C'est ce phénomène que recréée le film, que David Zimmer, dans le roman, qualifiait de « […] mélange bizarrement satisfaisant de fantasque et de sérieux. […] Le cinéma peut nous amener à croire n'importe quoi, dis-je, mais cette fois, j'avais vraiment marché. Quand Claire était revenue à la vie dans la scène finale, j'avais eu le frisson, l'impression d'assister à un miracle authentique. Martin avait brûlé son histoire afin de sauver Claire de la mort, mais c'était aussi […] Hector brûlant ses propres fims, et plus les choses revenaient ainsi en boucle sur elles-mêmes, plus j'étais entré profondément dans le film […] »
Enfin le livre d'Auster est à tiroirs : il comprend un récit, un journal, un scénario, l'évocation de deux autres livres, etc. Et en exergue sur la première page de la seconde biographie supposée, écrite par Alma, quelques phrases de Bunuel extraite de Mon dernier soupir : « […] je proposai de brûler le négatif de mon film sur la place du Tertre, à Montmartre. Je l'aurais fait sans hésitation, je le jure, si on avait accepté. Aujourd'hui encore je le ferais. […] Cela me serait complètement égal. » Là encore, mise en abyme : l'autodafé (raté) de Bunuel est aussi celui (réussi) du cinéaste du roman, Hector Mann, et celui de Martin Frost qui brûle trente pages de son livre « Qu'as-tu fait ! », s'écrie Claire ; saurons-nous jamais combien Paul Auster a brûlé de pages ?…
[am, 05/11/07]

Revue de presse

Stop ! Ne tirez pas sur La Vie intérieure… c'est déjà fait !
Les Cahiers du Cinéma débute sa critique par « Le clin d'œil ne dit rien qui vaille » et s'achève par « une vie intérieure retapissée par Elle décoration ». Studio n'accroche pas sur l'aspect peut-être trop littéraire du film, tandis que Télérama vide son chargeur en douce à la catégorie autres films… Commeaucinema.com, évoque le « fort capital respect » de la production de Paolo Branco, souligne que le film « joue le jeu de l'introspectif », salue une « belle idée de départ, fine broderie d'étrangeté et d'histoire d'amour surréaliste », mais « le film ennuie. Faute de moyens, d'amplitude, de densité. Par un effet barbe à papa, il semble disparaître à mesure que l'on avance dans l'histoire ». Et s'il apprécie lui aussi « le savoureux personnage joué par Michael Imperioli, écrivassier à deux balles, qui génère une muse décharnée et sans esprit […] », c'est « Trop peu. Irène Jacob surjoue le mystère, abuse des sourires mystiques, pendant que Paul Auster filme avec les moyens du bord. »
Avoir-alire.com rachète l'ensemble par quelques phrases : « […] Paul Auster donne un développement bergmanien à son roman “Le livre des illusions”. Si la vie intérieure... navigue entre les jeux de l'amour et du hasard et les Scènes de la vie conjugales, c'est toujours pour ménager un espace de réflexion : sur l'écriture, préoccupation vitale, à en croire la séquence de résurrection d'Irène Jacob, revenue d'entre les morts grâce à la destruction du manuscrit de Martin ; sur la création ; et, cerise sur le gâteau, la disparition des frontières entre théâtre et cinéma. »
Ecranlarge.com (Th. Messias, 12/11/07) pense que « l'annonce du retour de Paul Auster derrière la caméra, dix ans après le frustrant “Lulu on the Bridge”, avait tout de la bonne nouvelle… », parle ensuite d'« une fabulette légère et poétique, dont l'objectif réel nous échappe un peu, mais à la fraîcheur indéniable. » mais, il y aurait un problème de taille : « le personnage de Claire Martin (Irène Jacob, tantôt charmante, tantôt horripilante) : Auster insiste si lourdement sur le fait qu'elle est la clé du film que l'on finit par ne plus voir que les rouages de sa mécanique. Amoureux de sa création, il lui donne le beau rôle et met dans sa bouche des répliques abstraites et tirées par les cheveux qui rendent bientôt le film incompréhensible. » Le critique croit avoir trouvé où le bât blesse : « la vanité de son auteur. Tenant à tout prix à prouver qu'il est un cinéaste, Auster transforme brutalement son film en un gloubi-boulga faussement métaphysique…», et il ne sauvera que « Sophie Auster (énigmatique fille de) ».

Préparez les civières…

Irène Jacob défend le titre et son rôle et remarque que les critiques sont effectivement meilleures dans la presse plutôt littéraire, alors que les magazines cinéma n'ont épargné ni le film, ni le réalisateur.
Paul Auster parle d'Irène Jacob « […] Quand mon éditeur français m'a demandé avec quel acteur français je souhaitais travailler, j'ai suggéré Irène Jacob. J'avais rencontré Irène en 1998, quand je suis allé au Festival de Cannes pour Lulu on the Bridge. Un jour, nous nous étions trouvés assis l'un à côté de l'autre au déjeuner, et nous avions eu une conversation très agréable. Quand on la voit jouer dans un film comme Rouge ou La Double Vie de Véronique, on se rend compte qu'elle a un talent et une présence remarquables, mais je la trouvais tout aussi remarquable dans la vie réelle […] » Extrait de l'entretien du 22 août 2006 - In “La vie intérieure de Martin Frost” (Editions Actes Sud. Traduit de l'américain par Christine Le Bœuf, qui a également traduit “le Livre des Illusions”.